Les plans séquence / Le geste du regard
Le téléphone est un outil du quotidien. Il y a une caméra dedans. Comment filme-t-on ? Que filme-t-on ? Pourquoi filme-t-on ? Qu’est-ce qu’un projet artistique, audiovisuel, à l’aune de la caméra dans la main à tout instant ?
Un téléphone, celui du Festival Pocket Films, un Sharp. Une prise en main étrange, à l’horizontale, on ne sait jamais si on filme tête en bas ou tête en haut.
Au début, l’emerveillement, comme la découverte de quelque chose. Beaucoup d’images, trop d’images peut-être, une profusion, que j’ai récupérée dans l’ordinateur. Ne pas savoir qu’en faire, ne pas trouver le temps de les agencer, de sonder le projet qui leur est intrinsèque.
Alors l’arrêt, le vide, ne plus s’exprimer. Trop d’images possibles, donc finalement, ne plus produire d’images. Comme un "nettoyage" de son regard.
Et puis, pendant des jours, la carte mémoire pleine (le petit objet qu’on insère dans le téléphone, qui est le réceptacle des images, qu’on sort et qu’on branche sur l’ordinateur pour le vider, et enfin le remettre dans le téléphone), la carte mémoire sortie du téléphone, posée là. Un téléphone sans mémoire, qui ne peut plus filmer. Un téléphone qui redevient un téléphone. Et enfin, le geste revient, vider la carte dans l’ordinateur, et puis la remettre dans le téléphone. Le rouvrir, rappuyer sur le bouton caméra.
Ce téléphone ne permet pas de faire de "tourner-monter", c’est à dire qu’on filme un morceau d’un trait. On ne peut pas mettre en pause et recommencer à filmer plus tard, pour faire un "montage dans la caméra". On fait des bouts. Ensuite, rien n’empêche de les monter, bien-sûr, de les reprendre dans l’ordinateur et de les manipuler. Mais manipuler, manipuler, est-ce cela que je souhaite ? Non, je crois que je ne veux plus manipuler les images, mais au contraire les laisser parler, laisser exister mon regard, le regard de mon geste sur ce qui fut là, face à ce petit objet au creux de ma main. Choisir ce que je montre, susciter l’échange.
Alors le plan-séquence : faire de montage non pas dans la caméra, mais faire du montage au réel : marcher, s’arrêter, faire un geste, regarder là, et puis bouger le bras, regarder ailleurs. Ecrire en images l’histoire qui se raconte en moi quand je suis là, transmettre cette histoire, recevoir le regard de l’autre, et s’enrichir mutuellement de nos perceptions.
Benoît Labourdette
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