The cameraman de Buster Keaton, outils pédagogiques

Collège et cinéma

En 2006, le film "The cameraman" est au programme du dispositif Collège et cinéma. Des enseignants emmènent donc leurs élèves voir ce film. Ces enseignants ne sont pas forcément des spécialistes du cinéma. Que faire autour de ce film ? Comment préparer les élèves à sa vision ? Comment gérer la sortie dans la salle de cinéma ? Qu’en faire après la projection, que travailler à partir de ce support ? Comment relier cette expérience à son programme scolaire ?

Ces questions importantes et légitimes ne trouvent pas forcément des réponses immédiates et évidentes, d’autant plus que pour pouvoir exploiter ce type d’expérience vécue par les élèves, on a besoin d’outils, qui, là aussi, ne sont pas forcément évidents au départ. L’objectif de cet article est de présenter plusieurs outils, approches, démarches pédagogiques pour ce type de travail en général, et appliqués en particulier au film "The cameraman" de Buster Keaton.

Benoît Labourdette

Entre autres activités professionnelles, j’anime régulièrement des formations à l’image pour des enseignants, dans divers cadres et dispositifs. J’ai notamment présenté le film "The cameraman" a des enseignants de Seine et Marne au mois d’octobre 2005 (à la Ferme du Buisson à Noisiel et à Montreau, en collaboration avec l’association Actart). J’ai mon approche personnelle et subjective de la pédagogie. Je propose ici des hypothèses de démarches pédagogiques, qui n’engagent que moi, et qui ne sont en aucun cas des dogmes, ni des "méthodes" précises. Cet article est simplement à prendre comme pouvant vous apporter des suggestions de directions, peut-être nouvelles pour vous.

Présentation de l’intervention sur Le cameraman

Voici la façon dont mon intervention a été présentée aux enseignants :

Le film

"Le caméraman", de Buster Keaton, une oeuvre merveilleuse, drôle et profonde, qui nous parle de nous, et du cinéma, à travers notre projection sur "l’homme qui ne rit jamais". Pour que les élèves puissent en recevoir tout l’humour, toute la force, ce film doit leur être introduit. Un film muet, en noir et blanc, de 1928, ce n’est pas habituel ! Faisons le lien avec les acteurs et les films d’aujourd’hui, de Jim Carrey à Bob l’éponge, visitons unpeu les premiers court-métrages de Charlot, qui, aujourd’hui encore, entraînent de façon immédiate l’adhésion des petits et des grands, et nous serons prêts à percevoir toute la saveur du film de Buster Keaton.

Ensuite, approfondissons la construction des gags, le langage cinématographique de cette époque, l’histoire incroyable de ce cinéaste, et abordons la place de cette oeuvre dans l’histoire du cinéma, et nous nous sentirons "en intimité" avec ce film.

L’intervenant

Producteur, éditeur DVD, scénariste et réalisateur, Benoît Labourdette est intervenu dans le cadre de « Lycéens et apprentis au cinéma en Ile-de-France » auprès des élèves et dans la formation des enseignants. Par ailleurs il a participé à d’autres projets sur le cinéma, entre autres pour un atelier de réalisation pour les classes-festival « Graine de cinéphage » pour le Festival International de Films de Femmes.

Il a différentes approches dans son travail sur l’éducation à l’image, toujours très liées à la pratique.

Pour en savoir plus : www.quidam.fr

Pourquoi emmener ses élèves voir The cameraman ?

Cette question paraît peut-être toute bête, et pourrait trouver la simple réponse : pour élargir le champ culturel des élèves. Mais, à mon sens, cette réponse là est un peu toute faite, c’est presque de la langue de bois. Je pense que l’enseignant doit, intimement, sentir des raisons profondes et du sens à cette démarche. On sait, depuis Freud, que l’inconscient existe, et que ce qui va circuler de plus fort entre les êtres humain est le non verbal. Ainsi, je pense qu’il faut partir, dans ce genre d’expériences (emmener des élèves au cinéma), sur le présupposé que si l’enseignant a le désir et ressent le vrai sens (au delà de la réponse toute faite), le vrai sens pour lui, de cette démarche, les choses seront déjà sous les meilleures auspices. Cela ne suffit pas, bien entendu, mais il me semble qu’il s’agit de la fondation, d’autant plus qu’une sortie au cinéma, si elle ne résulte pas d’un désir partagé, fait perdre son sens et sa place socio-culturelle au cinéma lui-même, qui est la dimension du plaisir.

Donc, le travail premier de l’enseignant, après (ou avant et pendant) le choix de faire cette sortie, est de creuser, à partir de cette proposition qui lui a été faite par l’institution culturelle et à laquelle il a choisi de répondre, de creuser sa relation à ce film en particulier. Ce n’est pas forcément long ni complexe, je ne parle pas du tout ici de quelque travail de recherche sur le réalisateur, ou l’histoire du cinéma, ou que sais-je ? Non, c’est mon lien à ce film, mes a-priori, est-ce que je l’ai vu ? Est-ce que j’en ai entendu parler ? Est-ce que j’ai vu des photos ? Qu’est-ce que ce film représente pour moi ? Qu’est-ce que j’en attend, pour moi, et pour les élèves ?

On peut, et on doit, je pense, se poser ces questions, même si on n’a pas vu le film, même si on n’y connaît rien à Buster Keaton, même si on se sent ignorant ou incompétent par rapport à ce film. Pourquoi ? Car, quel est le travail primordial à mener à travers cette sortie pour aller voir un film du patrimoine ? C’est de faire le lien entre soi et cette oeuvre, son contexte, son histoire et notre histoire individuelle. Nous sommes tous, et les jeunes pas moins que nous, baignés dans un champ culturel extrêmement riche, quoiqu’on puisse en dire. Pour que la vision d’un film, au cinéma, ce qui n’a rien d’anodin, dans une expérience collective, trouve son sens pour soi, il faut que chacun, et soi-même, enseignant, en premier lieu, puissions "raccrocher" ce film à des choses, des représentations, des idées, des expériences, des connaissances, qui font nos préoccupations, notre vie au quotidien.

Comment préparer la sortie au cinéma ?

Pour qu’un lien puisse se faire entre moi ("moi", c’est l’élève et/ou l’enseignant), entre ce qui me concerne aujourd’hui et le film de Keaton puisse advenir, une préparation est indispensable, cela ne se fera pas tout seul. Si, cela se fera tout seul pour quelques élèves, bien-sûr. Ces élèves là, outre le plaisir de l’échange qu’on peut avoir de façon immédiate avec eux, ne sont pas ceux qui vont nous intéresser, pour la simple raison qu’il n’y a rien à faire pour eux... Ce sont les autres qui comptent, c’est pour les autres que nous devons assumer notre mission.

Pour préparer la sortie au cinéma, il ne sert à rien de dire aux élèves : c’est un film important, c’est un réalisateur important, vous devez connaître. Si vous dites cela, vous entraînez automatiquement le rejet du film à priori (ce qui ne veut pas dire que certains ne vont pas l’apprécier tout de même, bien-sûr), vous construisez une barrière entre la réalité de ces jeunes et "l’insitution" culturelle au sens large, c’est à dire des jugements de valeur au dehors desquels ils se retrouvent situés.

Faire du lien

Ce que vous devez faire, c’est faire du lien. Pendant cette séance préparatoire à la sortie, vous pouvez leur demander de vous parler de cinéma, de ce qu’ils apprécient dans le cinéma. Attendez que l’un d’entre eux cite un film que vous pouvez situer, cherchez des éléments dans le film en question qui se raccrochent à votre sujet, en l’occurence Le cameraman de Buster Keaton. Ne proposez pas des relations tirées par les cheveux, suivez un chemin avec vos élèves, un chemin qui remonte le temps, de lien en lien, et qui va amener là où vous voulez les amener : 1928, année du film de Keaton. Nous allons voir maintenant comment tracer ce chemin avec vos élèves, comment ne pas vous y perdre.

Un chemin en commun avec les élèves

Quelques exemples, pour vous donner des pistes : The cameraman de Keaton est un film comique (pas seulement, mais c’est son trait principal), c’est même un film burlesque, mais c’est en soi déjà une notion compliquée. Donc, demandez à vos élèves les acteurs de films comiques qu’ils apprécient. Permettez-vous d’être surpris. Keaton est "l’homme qui ne rit jamais", petit enfant, il était homme canon dans un cirque, il faisait lui-même ses cascades, il prenait des risques inouïs (trouvez des photos sur internet), son corps est minuscule face aux éléments. Essayez de trouver, dans les exemples que vous citent vos élèves, des liens, ou des oppositions. On est toujours surpris, justement. Jamel Debbouze : c’est un handicapé, qui travaille sur le langage, la non maîtrise du langage. Michael Youn, outre le fait qu’il rit beaucoup, se débat aussi, comme un poisson affolé, dans un monde hostile. Jean Dujardin, dans Brice de Nice, s’accroche à son rêve. Bob l’éponge (dessin animé) a des moments très taciturne, un petit chapeau qui est en référence aux années 1920. Etc. Etc.

Surtout, ne faites pas de jugement de valeur sur les noms que vos élèves citent. Nous n’apprécions pas les mêmes choses, nous jugeons le goût des autres, car nous ne le connaissons pas. Souvenez-vous qu’Alfred Hitchcock, par exemple, avant d’être mis en valeur par l’équipe des Cahiers du cinéma, était considéré comme un "faiseur", un cinéaste commercial de bas étage, qu’on jugeait d’autant plus que ses films étaient des succès commerciaux avec des stars internationales. Aujourd’hui, on le considère comme un des plus grands cinéastes de l’histoire.

Comment me préparer pour cette séance avant la vision du film ?

Proscrivez absolument, j’insiste, absolument, une préparation chronologique de votre séance, c’est à dire un chemin que vous mêmes vous auriez tracé à priori. Surtout ne soyez pas scolaire, c’est la plus mauvaise manière d’enseigner, tous les psychologues en conviennent. Si vous faites cela, vous allez essayer d’être à l’écoute de vos élèves, mais puisque vous allez vous rattacher à votre plan chronologique, vous ne les emmènerez pas avec vous sur votre chemin. Un chemin, ça se fait ensemble. Ils n’ont pas à être spectateur de votre chemin personnel, vous avez tous ensemble à être acteurs d’un chemin en commun.

Donc, comment préparer cette séance concrètement ?

C’est très simple,

- suivez votre désir,

- faites des recherches sur internet,

- parlez avec vos collègues et amis.

- Sortez cet exercice de votre travail habituel,

- inscrivez un nouveau centre d’interêt pendant les quelques semaines ou quelques jours qui précédent la séance,

- et surtout, ne cherchez pas des réponses toutes faites, posez vous des questions.

- Il est impossible d’avoir réponse à tout,

- allez de question en question,

- approfondissez dans un sens absolument subjectif.

- Proscrivez tout désir d’exhaustivité,

- soyez subjectif et uniquement subjectif ;

- ce qui ne vous intéresse pas, laissez de côté,

- n’allez que vers ce qui vous questionne vous, vraiment vous.

Le sujet, ce qu’on peut transmettre est ce dont on n’a pas la réponse, le sujet sur lequel on n’aura jamais de réponse toute faite.

- Donc, notez vos questions sur une feuille de papier, en vrac, faites une mindmap (vous pouvez le faire à la main. Pour des détails sur les mindmaps, lisez cet article),

- soyez inorganisé,

- ne soyez jamais rigoureux,

- soyez libres avec votre désir.

Ne faites rien d’autre que cela.

- Surtout, ne vous focalisez pas sur le texte,

- imprimez des photos trouvées sur internet,

- prenez les cassettes vidéo ou DVD de vos films préférés,

- cherchez des objets chez vous ou chez les autres en relation avec le cinéma,

- invitez le responsable de la salle référente au café, et discutez avec lui du film et de son désir à lui de cinéma. Parlez à vos élèves aussi, si vous en avez le désir.

- Vous pouvez prendre des notes et les emmener avec vous si ça vous rassure, mais ne rédigez rien. Plus elles seront désordonnées, mieux ce sera.

La séance de préparation de la projection du film, avec les élèves

- Apportez vos éléments, photos, vidéos, notes en vrac.

- Surtout, surtout, ne préparez pas non plus de plan de projection.

- Ayez du matériau, avec vous et en vous, mais soyez libre de toute structure à priori.

- Votre but maintenant est de parcourir, dans l’échange avec les élèves, un chemin, dont vous supposez l’issue, mais dont vous ne supposez absolument pas les routes, les détours et les haltes.

- Faites en sorte que vos élèves s’expriment sur leurs désirs, soyez absolument attentif, et à partir de ce qui va venir d’eux, accrochez-y ce qui vous intéresse, des choses que vous venez de découvrir ou des choses qui sont en vous. Cherchez des liens entre votre champ culturel et le leur. Ils peuvent paraître improbables de prime abord, et en effet il y a des barrières. Mais quand on démonte les barrières, le lien devient naturel.

La direction du chemin, et l’enjeu de la séance

Voici ma suggestion principale en termes de contenu. Elle est toute subjective et correspond à mon approche personnelle, vous pouvez tout à fait en avoir une autre radicalement différente. Mais voici la mienne :

La direction du chemin, pour moi, est la compréhension des raisons qui font que ce film est en noir et blanc, muet, avec des intertitres.

Si, en amont de la projection, les élèves savent qu’ils vont voir un film qui réunit ces traits stylistiques très forts, qu’ils comprennent pourquoi, techniquement, historiquement, ils seront prêts à recevoir un film qui diffère radicalement de leurs habitudes.

Les éléments à dévoiler sur le chemin avec eux :

- Références entre acteurs et personnages comiques.

- Différence entre le réalisateur et l’acteur. Que fait un réalisateur ? Pourquoi il est important ?

- La notion de plan.

- L’histoire technique du cinéma.

- L’invention du cinéma.

- Avant le cinéma, la photographie noir et blanc.

- L’évolution du noir et blanc vers la couleur.

- Le cinéma n’a pas tout de suite été sonore, l’évolution des techniques du son.

- Les intertitres, car s’il n’y a pas de son, il faut bien des mots pour comprendre l’histoire. Questionner cela, d’ailleurs, il y a aussi des films muets sans intertitres.

- Combien d’images par seconde au cinéma.

- La pellicule cinématographique.

- Comment marche une caméra (la caméra est vraiment un personnage du film, c’est un film idéal pour aborder l’histoire des techniques du cinéma).

- Des extraits d’autres films muets, de Keaton ou d’autres.

Méthode de travail concrète

Chacune de ces notions peut demander des recherches approfondies, mais faites des recherches simples. Ces notions peuvent tout à fait rester des questions pour vous.

Utilisez internet, faites des recherches dans Google Images sur ces mots et notions que vous ai mis plus haut, imprimez des images et articles (trop), puis apportez les en classe.

Si vous avez des photos, par exemple, de la première caméra Lumière et que vous ne comprenez pas comment ça marche, c’est absolument parfait, apportez cette photo, regardez là avec vos élèves, et essayez de comprendre ensemble comment ça marchait. Sachez que les caméras modernes marchent exactement de la même façon. Ce qui aura été découvert en commun, par une démarche de recherche commune, aura d’une part suscité l’intérêt et la motivation, et d’autre part sera mémorisé pour toujours, gravé en chacun, en vous et en eux. Alors que si vous aviez vous-même expliqué à un auditoire quelque chose de déjà "digéré", "intégré", par vous même, il n’y a plus le travail de la découverte, les approximations, les questionnements, et donc pas de liens intimes entre cette informations et tout un réseau d’autres questions personnelles. Voilà pourquoi il est bien plus riche, au niveau pédagogique, d’avoir des questions à soumettre plutôt que des réponses à donner.

Synthèse à propos de l’enjeu

L’enjeu d’une séance de préparation avant la sortie au cinéma est de faire que ce film qu’ils vont voir, même si vous n’en avez que très peu parlé, ne sera plus un objet aussi étranger pour eux qu’il aurait pu l’être sans préparatifs, découverte en commun du contexte, et sans désirs partagés. Surtout, n’en montrez pas d’extraits avant, vous trahiriez le désir de la découverte, intrinsèque au plaisir que l’on prend au cinéma.

La projection du film

Mettez-vous d’accord avec votre partenaire culturel pour que les élèves puissent visiter la cabine de projection. C’est tout simple, c’est du plaisir partagé par le personnel du cinéma, toujours heureux de faire découvrir sa machinerie. Et en même temps, c’est vraiment fondateur, très important, à plus forte raison encore pour aller voir The cameraman de Buster Keaton. Cela me paraît même indispensable avant d’aller voir ce film, sinon toutes les scènes de la fin du film risquent de ne pas être comprises.

Une mine d’informations et d’iconographies à propos de The cameraman de Buster Keaton

Ma méthodologie se situe au niveau de la démarche pédagogique d’approche du film.

Si vous souhaitez approfondir, vous trouverez un grand nombre d’informations très précises sur The cameraman sur le site www.le-cameraman.com, un site de Philippe Roussel, qui est le résultat d’un mémoire. Vous y trouverez des analyses plan par plan, beaucoup d’images, des références bibliographiques, etc. Philippe Roussel a lui aussi animé en 2005 un stage pour les enseignants à propos du film The cameraman.

Partages d’expériences

Si vous souhaitez mettre en partages des expériences à ce sujet, cliquez sur "Répondre à cet article".

Le 30 mars 2006 par Benoît Labourdette.


2 Messages de forum


Répondre à cet article

modération à priori

Attention, votre message n'apparaîtra qu'après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?
Ajoutez votre commentaire ici


Dans cette rubrique

Découvrez aussi


Formation professionnelle - Pédagogie


Nous proposons, à destination des enseignants et animateurs, des formations qui apportent des outils pédagogiques liés aux problématiques nouvelles des nouveaux médias : comprendre et savoir mieux utiliser le numérique, élaborer des propositions pédagogiques pertinentes vis à vis des nouvelles attentes des jeunes, etc.

Formation


Voir aussi