Lettres pour un film : Carte postale

14 janv. 06 "Carte postale"

ou lorsqu’une jeune psychanalyste doit se faire la malle...

Cher(chère) ami(e),

Permettez-moi de vous adresser cette carte, une carte de voyage, un long voyage, du côté de la psychanalyse, une longue traversée, de ma propre histoire, et maintenant d’une histoire bien plus collective.

Je vous adresse ces images comme on adresse la photographie d’un paysage que l’on souhaite partager, un air de liberté, une brise qui porte à rêver, à espérer. Un temps, un espace, qui donne à respirer.

Ce divan que j’ai placé, cette chaise que j’ai posée, ce fauteuil que j’ai improvisé... dans une suite, dans une transmission qui remonte à bien loin avant moi. Un lieu que j’ai choisi de rendre possible, parce que du possible m’avait été donné, en expérience. Une expérience du risque d’exister, du goût à être là, à être en prise...

Mais comme vous le savez, le vent du scientisme, la logique du sécuritaire frappe à toutes les portes, et même aux nôtres, divans de pailles, roseaux dans la tempêtes. La demande implacable et calculée d’une hygiène de l’existence, une vie qui n’aurait plus rien d’une errance, les brisures à arrondir, faire de l’échafaudage, pour que chacun tienne la bonne place.

On ne veut plus de l’inconscient, en tout cas pas de celui des héritiers de cette longue histoire de la psychanalyse, celle que Freud s’était risqué un jour à inventer. Quel vertige l’avait donc saisi, pour commettre une telle pensée de l’existence ? En tout cas certainement pas le calcul ni le fantasme de normalisation. C’était sans doute quelque chose d’un désir, un désir puissant, qui l’avait saisi, auprès de ses patientes hystériques et criantes de vérités insupportables... un désir qu’il a laissé le travailler. Freud s’est mis au travail, un travail qu’il nous a transmis en héritage, un héritage et une dette sans cesse renouvelée, réactivée.

Aujourd’hui la menace est grande : certains parlent de disparition - l’hygiénisme de notre temps, les thérapies comportementales, l’évaluation parviendraient-ils réellement à avoir raison de la psychanalyse, à l’éradiquer. La violence de l’histoire et des histoires peut parfois nous surprendre. L’avenir nous le dira. En tout cas, je filme aujourd’hui mon choix, ce choix de poursuivre et de m’impliquer dans une transmission. Je filme ce divan comme symbole d’une psychanalyse libre et laïque, celle qui vit et reste palpitante, de ses nouveautés, de ces rencontres, de sa nécessaire et permanente réélaboration. Un espace qui ne peut appartenir à aucune école, à aucune institution, puisqu’il se rejoue, à chaque fois dans la rencontre unique de deux sujets désirants. Et nous revoilà dans cette prise avec le désir, dans lequel Freud s’était engagé en explorateur, en pionnier.

Ce divan posé là, je le laisse dans le film, pour le poser ailleurs, à l’abri des attaques, à l’abri des lois, à l’abris des mesures sécuritaires. Je le déplace mais ne l’abandonne pas. Je le propose ailleurs, autrement. Un divan symbolique qui se donne à rêver de ces portes qui doivent rester ouvertes à la parole d’une histoires jusque là muette. La parole du sujet qui doit retrouver les mots pour se dire, le chemin de sa propre création, de sa propre élaboration de l’existence, de son existence.

Un divan symbolique et muet, dans le film. Un passeur, un laissé passer, vers ailleurs, vers d’autres temps. Des temps intérieurs,... à chacun son temps... chaque chose en son temps... et des temps extérieurs, des meilleurs temps, entre temps...

A chacun donc d’opérer, de manœuvrer dans le champ libre de cet espace. Un champ libre et habité cependant, de nos mémoires, intimes et collectives. Un bouillonnement, un enchevêtrement, complexe, où chacun peut trouver de quoi tracer de nouvelles pistes, de nouveaux rivages.

Je laisse les calculs sans savoir, et les études du comportement animal à ceux dont c’est le penchant. Je n’irai pas piocher du côté de leurs tiroirs, peut-être trop noirs. Je préfère m’amarrer ailleurs, un départ en vacances, un déplacement au loin. Un autre lieu possible.

Et le cinéma pourquoi pas ? D’inconscient à inconscient ? En échanges et transferts ? En désirs qui surgissent et se questionnent.

Et puisque le collectif nous convoque, puisque le politique est inéluctable, alors laissons nous porter par cet au-delà...de la rencontre.

Voilà ma proposition, un échange de cartes de voyages, de lettres, ou de mots... quelques images aussi... donnez-moi des nouvelles de par chez vous, des nouvelles de la psychanalyse, les idées qui vous accompagnent...

Merci

Et à très bientôt pour cette balade au gré des vents... et des envois

Caroline Labourdette

Le 19 février 2006 par Caroline Labourdette.



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