Voir différemment le téléchargement de films

On nomme piratage le fait de mettre à disposition des films sur des serveurs et le fait de les télécharger. Il y aurait donc des "méchants", qui voleraient le patrimoine des ayants droits des films ?

Mais qui sont donc ces "méchants" ? Il y a, bien-sûr, les réseaux organisés de contrefaçon. Mais le plus grand nombre, de qui s’agit-il et pourquoi ? Qui sont ces "méchants" qui prennent le temps de mettre sur des serveurs des films de Chris Marker, d’Agnès Varda ou de Jean-Luc Godard par exemple ? Ces gens qui prennent le temps de traduire les sous-titres des films, qui publient des photos, des commentaires, qui échangent ? Des bandits guidés par l’appât du gain ? Non, ce sont des passionnés, des gens qui ont envie de partager ce qu’ils aiment. Vous pouvez avoir envie d’inviter quelqu’un chez vous pour voir un film que vous appréciez, vous pouvez avoir envie de faire découvrir aux autres vos goûts, de partager. C’est cela, le premier moteur du téléchargement.

La base de tout est que les contenus, c’est à dire les films, aient été mis à disposition par quelqu’un. Il n’y a aucun enjeu commercial pour celui qui met en ligne un film qu’il aime, il y a juste un désir de partage (par contre, il y a de l’argent gagné par les sites de téléchargement).

C’est une pratique massive, et, sur le fond, si on exclut un instant les enjeux économiques et légaux, c’est une belle pratique, cette mise en œuvre du partage. Aujourd’hui, notre voisin n’est plus forcément celui qui habite à côté de chez nous et qu’on peut inviter, notre voisin, c’est celui qui est peut-être à l’autre bout du monde, mais avec qui on a tout autant envie de partager des choses. Et on découvre qu’on peut "voisiner" avec un plus grand nombre de gens qu’auparavant, c’est tout le principe des forums, du web 2.0, des réseaux sociaux.

Le problème, indéniable, est que ce partage se fait aujourd’hui au détriment de la rémunération des ayants droits. Quelle en est la raison ? Elle est toute simple : si je cherche à télécharger des films de Chris Marker, d’Agnès Varda ou de Jean-Luc Godard, est-ce que je les trouve à acheter sur internet ? Non, je ne peux trouver que les versions pirates. Donc, les gens n’ont que le choix de l’illégalité pour combler leurs désirs de cinéma. Pour ce type de films, qui ne sont pas des blockbusters, ceux qui les téléchargent sont, pour la majorité, des gens qui, s’ils les avaient trouvés à vendre les auraient achetés.

Le problème est que l’offre légale de films à télécharger n’existe pas

Et pourtant l’usage du téléchargement existe, et de façon tellement massive que, depuis des années, tous les lecteurs DVD de salon savent lire les fichiers Divx. Allez dans n’importe quel salon, regardez sur le lecteur DVD, vous verrez le petit logo Divx. Ce que font les gens c’est : télécharger, graver le film et regarder le film sur la télévision. Cette pratique est énorme et se développe de plus en plus. Mais pourtant, il n’y a aujourd’hui, en 2009, quasiment aucun film en Divx achetable sur internet.

Du fait de la peur du piratage des offres de VOD "sécurisées" ont été développées : on peut, en effet, contre paiement, télécharger des films, qui sont protégés par des "DRM" (Digital Rights Management), c’est à dire qu’ils ne sont lisibles que sur l’ordinateur sur lequel ils ont été téléchargés. Il y a aussi une version de Divx avec DRM, il faut s’inscrire, entrer le numéro de série de son lecteur Divx, c’est très compliqué.

Lorsqu’on achète un DVD, on a le droit de le mettre dans n’importe quel lecteur de DVD ! Lorsqu’on télécharge un film, on veut la même souplesse et même plus. C’est tout le principe de la dématérialisation : je veux pouvoir voir mon film sur ordinateur, sur téléviseur, sur écran mobile, etc. Le paradoxe est que les offres dématérialisées nous proposent des verrous beaucoup plus contraignants que les offres matérielles ! C’est un comble.

Les vendeurs de musique en ligne ont constaté qu’ils vendaient deux fois plus un morceau de musique non protégé que le même morceau protégé. C’est normal, on a besoin de pouvoir tout simplement mettre le morceau dans son lecteur mp3 ! On n’est pas pour autant un dangereux pirate !

Hadopi n’est pas une réponse

Il faut arrêter de se méfier de ses clients, de voir en eux de dangereux pirates potentiels. Les gens qui achètent des films sont, pour la grande majorité, de simples personnes qui ont envie de voir ces films, avec les moyens d’aujourd’hui. Il faut rétablir une relation de confiance et offrir aux gens ce qu’ils veulent.

Le projet de loi sur la licence globale, qui prévoyait une taxe sur les échanges redistribuée, comme cela fonctionne depuis des années, avec succès, avec la taxe sur les supports vierges (qui retourne au financement des oeuvres), aurait permis qu’il y ait une redistribution des gains financiers liés aux échanges de contenus sur internet. D’ailleurs Jacques Attali, en septembre 2009, défend à nouveau ce projet.

La loi française qu’on appelle Hadopi cherche à dissuader de façon adaptée les internautes de télécharger. Mais c’est un voeu pieu. Cette pratique du téléchargement est mondiale. Et lorsque chacun comprendra qu’il suffit de s’abonner à un serveur d’anonymisation pour que tous ses échanges sur internet deviennent invisibles, la loi sera inopérante. Par contre, l’argent des abonnements, que ce soit aux sites de téléchargement ou aux sites d’anonymisation, n’ira jamais aux ayants droits.

De toutes façons, quelle que soit la loi, ou en absence de loi, ce qui est quasiment le cas avec Hadopi, les industriels du cinéma doivent inventer des propositions commerciales pertinentes dans ce nouveau cadre.

Les oppportunités commerciales

Le téléchargement de vidéos non protégées par des DRM est massif. Il est impossible de l’enrayer. C’est de cette façon qu’aujourd’hui on accède aux films. C’est donc un marché potentiel gigantesque. Par une crainte tout à fait fantasmatique, par une peur irraisonnée, les industriels du cinéma ne proposent rien, là où la demande est énorme... ils pourraient y gagner beaucoup d’argent, mais au lieu de cela ils en dépensent dans la mise en place de sites de VOD inutilisables car verrouillés, qui, par essence se coupent de leur public potentiel.

Les opportunités sont là. Dans un marché, il y a l’offre et la demande. Dans le domaine des films à télécharger, la demande est énorme et il n’y a aucune offre. Étonnant, et pourtant c’est encore vrai en 2009.

Le 8 septembre 2009 par Benoît Labourdette.



Répondre à cet article

Qui êtes-vous ?
Ajoutez votre commentaire ici


Dans cette rubrique

Découvrez aussi


Les aspects juridiques


Les aspects juridiques de la diffusion du cinéma et de la vidéo sont un enjeu majeur, aujourd’hui que le monde numérique permet la multiplication et la diffusion à l’infini des objets audiovisuels.

Diffusion cinéma et vidéo


Voir aussi