Projet : psychanalyse et transmission
Un lieu de construction pour un film
Au départ
De l’envie de capter quelques perceptions, mouvements, pulsions, contractions de la psychanalyse en train de se transmettre, ont rapidement surgi beaucoup de questions : des questions bien au-delà de la psychanalyse mais aussi des questions propres à l’essence même de ce vaste champ de l’inconscient… La question de la transmission dans ma propre histoire, dans chaque histoire, et l’histoire de la transmission ou des transmissions, parfois mises à mal dans les mésaventures du collectif…
Ici
Un film se construit donc, est en train de s’inventer, au fur et à mesure de rencontres, d’échanges, de découvertes, de paroles ou d’images échangées. Des séquences de la psychanalyse au travail, entre analystes, de séminaires en interviews, des idées confiées, des pensées exprimées… des lettres adressées, des réponses amorcées, bref la possibilité d’un foisonnement libre, d’une association délibérée d’un tas de possibilités… Un espace de construction à la croisée de l’intime et du collectif, à la jonction de l’image et de sa dérobée…
Caroline Labourdette
Lettres pour un film : Carte postale
14 janv. 06 « Carte postale »
ou lorsqu’une jeune psychanalyste doit se faire la malle…

Cher(chère) ami(e),
Permettez-moi de vous adresser cette carte, une carte de voyage, un long voyage, du côté de la psychanalyse, une longue traversée, de ma propre histoire, et maintenant d’une histoire bien plus collective.
Je vous adresse ces images comme on adresse la photographie d’un paysage que l’on souhaite partager, un air de liberté, une brise qui porte à rêver, à espérer. Un temps, un espace, qui donne à respirer.
Ce divan que j’ai placé, cette chaise que j’ai posée, ce fauteuil que j’ai improvisé… dans une suite, dans une transmission qui remonte à bien loin avant moi. Un lieu que j’ai choisi de rendre possible, parce que du possible m’avait été donné, en expérience. Une expérience du risque d’exister, du goût à être là, à être en prise…
Mais comme vous le savez, le vent du scientisme, la logique du sécuritaire frappe à toutes les portes, et même aux nôtres, divans de pailles, roseaux dans la tempêtes. La demande implacable et calculée d’une hygiène de l’existence, une vie qui n’aurait plus rien d’une errance, les brisures à arrondir, faire de l’échafaudage, pour que chacun tienne la bonne place.
On ne veut plus de l’inconscient, en tout cas pas de celui des héritiers de cette longue histoire de la psychanalyse, celle que Freud s’était risqué un jour à inventer. Quel vertige l’avait donc saisi, pour commettre une telle pensée de l’existence ? En tout cas certainement pas le calcul ni le fantasme de normalisation. C’était sans doute quelque chose d’un désir, un désir puissant, qui l’avait saisi, auprès de ses patientes hystériques et criantes de vérités insupportables… un désir qu’il a laissé le travailler. Freud s’est mis au travail, un travail qu’il nous a transmis en héritage, un héritage et une dette sans cesse renouvelée, réactivée.
Aujourd’hui la menace est grande : certains parlent de disparition - l’hygiénisme de notre temps, les thérapies comportementales, l’évaluation parviendraient-ils réellement à avoir raison de la psychanalyse, à l’éradiquer. La violence de l’histoire et des histoires peut parfois nous surprendre. L’avenir nous le dira. En tout cas, je filme aujourd’hui mon choix, ce choix de poursuivre et de m’impliquer dans une transmission. Je filme ce divan comme symbole d’une psychanalyse libre et laïque, celle qui vit et reste palpitante, de ses nouveautés, de ces rencontres, de sa nécessaire et permanente réélaboration. Un espace qui ne peut appartenir à aucune école, à aucune institution, puisqu’il se rejoue, à chaque fois dans la rencontre unique de deux sujets désirants. Et nous revoilà dans cette prise avec le désir, dans lequel Freud s’était engagé en explorateur, en pionnier.
Ce divan posé là, je le laisse dans le film, pour le poser ailleurs, à l’abri des attaques, à l’abri des lois, à l’abris des mesures sécuritaires. Je le déplace mais ne l’abandonne pas. Je le propose ailleurs, autrement. Un divan symbolique qui se donne à rêver de ces portes qui doivent rester ouvertes à la parole d’une histoires jusque là muette. La parole du sujet qui doit retrouver les mots pour se dire, le chemin de sa propre création, de sa propre élaboration de l’existence, de son existence.
Un divan symbolique et muet, dans le film. Un passeur, un laissé passer, vers ailleurs, vers d’autres temps. Des temps intérieurs,… à chacun son temps… chaque chose en son temps… et des temps extérieurs, des meilleurs temps, entre temps…
A chacun donc d’opérer, de manœuvrer dans le champ libre de cet espace. Un champ libre et habité cependant, de nos mémoires, intimes et collectives. Un bouillonnement, un enchevêtrement, complexe, où chacun peut trouver de quoi tracer de nouvelles pistes, de nouveaux rivages.
Je laisse les calculs sans savoir, et les études du comportement animal à ceux dont c’est le penchant. Je n’irai pas piocher du côté de leurs tiroirs, peut-être trop noirs. Je préfère m’amarrer ailleurs, un départ en vacances, un déplacement au loin. Un autre lieu possible.
Et le cinéma pourquoi pas ? D’inconscient à inconscient ? En échanges et transferts ? En désirs qui surgissent et se questionnent. Et puisque le collectif nous convoque, puisque le politique est inéluctable, alors laissons nous porter par cet au-delà…de la rencontre.
Voilà ma proposition, un échange de cartes de voyages, de lettres, ou de mots… quelques images aussi… donnez-moi des nouvelles de par chez vous, des nouvelles de la psychanalyse, les idées qui vous accompagnent…
Merci
Et à très bientôt pour cette balade au gré des vents… et des envois
Caroline Labourdette
Elaboration : Séminaires, transmissions
13 décembre 2005
Surgissement
Les séminaires, la transmission de la psychanalyse. Un après de l’analyse personnelle, un avec, un autrement. Un lieu de réflexion, un espace de mouvement, de blocages, de contradictions, d’inventions, d’histoire, de surgissement. Le lieu tiers, le groupe ou l’institution.
Et peu à peu, le regard qui se glisse et voit surgir ce fil invisible, indicible de la transmission, de l’émotion, une expérience qui appelle d’autres expériences, une palpitation qui appelle un écho, des variations, des vibrations. Des positions de maîtres à auditeurs, un jeu complexe de variations, d’enjeu de projection et de désirs qui se nouent. Un va et vient incessant, qui parfois pourtant cesse. Un maître déchu, des auditeurs qui se lassent, une alchimie qui s’enfuie. Et puis, des rencontres qui restent, inscrites, pénétrantes. Des questions qui font leurs chemins, des jeux de mots qui se jouent de nous… Parfois lieux de savoirs et de théorisations, d’autres fois espaces de transmission, voir d’émotion, dans tous les cas moments de convocation de l’inconscient, occasion de relance et de questionnement d’un désir. Chacun cherche des voix qui ouvriront, fragilement, des voies, des lieux de recherche…
De nourritures terrestres à nourritures de l’inconscients. De savoir à poésie. D’une humanité qui cherche au-delà des bons sentiments et d’une morale collective. D’une éthique du désir… de ses débordements, de ses points d’achoppement.
Le film
Sans vouloir faire le tour de quoi que ce soit, sans volonté de théoriser, juste un regard, subjectif et sensible, des instants au hasard des rencontres et des mots. La pensée de quelques uns qui se prête aux autres. La beauté d’une image est transmise : Jean Oury nous transmet la richesse d’une expérience, de son expérience, d’une rencontre, qui a fait marque dans son existence… mais Jean Oury la transmet aussi dans son visage, son regard, son corps… et cela diffuse… des centaines d’auditeurs, ici venu recevoir, percevoir une expérience singulière. La vibration d’une main qui prend des notes, une autre en suspens, l’expérience d’individus, chacun dans leur singularité, qui viennent orienter quelque chose de leur chemin, une autre voie. Houchang Guilyardi qui questionne son auditoire « sommes-nous tous psychotiques ? » avant de glisser plus tard qu’il ne s’agit pas d’utiliser des placebos, mais de placer du beau…
On glisse, accompagnés, autorisés, d’une recherche d’un savoir, à l’expérience d’un vécu. Celui de l’existence, de la poésie, du sens.
Pierre Guillet nous transmettra l’expérience d’un amour de fin de vie. La fuite dans la démence pour rester auprès de l’amant perdu… peut-être une manière de le rejoindre avant l’heure, loin du regard de ceux qui ne comprendraient peut-être pas.
Un petit bout de chemin dans la poésie de la transmission, la poésie de la psychanalyse… peut-être une œuvre de création collective et infinie. Certains voudraient la mort de la psychanalyse. Certainement n’entendront-ils jamais chanter les voix de ceux qui retrouvent la valeurs de leurs mots, une parole, la profondeur d’une histoire à traverser. Quand une société tremble devant la menace de la dépression, quand une société instaure des lois pour dépister les enfants de moins de trois ans, afin de les rééduquer et d’éradiquer les troubles mentaux à l’adolescence et à l’âge adulte, on est heureux d’entendre Jean Oury répéter que la meilleur chose qui puisse arriver à un individu, c’est une vraie dépression… bien analysée. Là peut-être commencerait la possibilité d’une véritable expérience de l’existence….
De la réalisation d’un film à un projet d’événement : « Les rencontres Cinéma Psychanalyse »
Et, commençant, avec ma caméra, à enregistrer des instants, des moments de cette poésie de la transmission, je me suis retrouvée confronté à une dimension bien moins poétique. La peur de l’image (alors que les séminaires fourmilles d’enregistreurs sonores), les questions autour du droit à l’image, de la propriété intellectuelle et pour finir la revendication des droits institutionnels… tout ça pratiquement sans jamais évoquer l’éventuel intérêt de la présence d’un regard, d’une perception, qui pourra, à sa manière, participer à cette expérience de la psychanalyse.
« Caméra, image, possibilité d’exploitation », des symboles qui font peur et font surgir de puissants fantasmes (reconnaissance, pouvoir, paranoïa…). Cela vient en échos avec d’autres lieux de résistance, édifiants quant à ce qui est en jeux dans ces peurs de l’images : les lieux tabous, intouchables par l’images : prisons, morgues… et tous les lieux d’enfermements. Chacun enfermerait-il quelque chose de tabou, d’inviolable. Y aurait-il une part insondable de forclusion en chacun de nous ? Comment entendre le surgissement de telles peurs…
Caroline Labourdette
Elaboration : Le cinéma comme passeur
14 janvier 2006
L’arroseur arrosé
Projet de film qui vient se poser en questionnement, en nécessité de rencontre et de débat. Ma proposition d’organiser une rencontre cinéma/psychanalyse, le désir qui y répond, du côté des psychanalystes comme de celui des réalisateurs et créateurs. Cette question de la transmission, qui vient véritablement appuyer là où ça ouvre, la pensée, la parole, le regard, l’écoute, l’inventivité… Le cinéma, que je prenais comme outil, comme moyen de captation, de travail surgit finalement dans toute l’ampleur de sa propre dimension de transmission, de passeur. L’arroseur arrosé, le cinéma qui vient questionner et se retrouve questionné en retour. Finalement un juste retour des choses, un équilibre vivant, de cette énergie puissante du désir. Car qu’est-ce d’autre que de faire du cinéma, que de s’inscrire dans son désir, un désir puissant de transmission d’une lecture, d’une écoute et d’une analyse. Des points finalement très proches qui font naturellement se rencontrer, en échos, en miroir, en partenaires, le cinéma et la psychanalyse.
Un contexte de mise à mal
La psychanalyse se sent en danger, menacée de disparition. Face au scientisme agressif et dévorant des techniques cognitivo-comportementalistes, aux calculs de profits des industries pharmaceutiques, et à la dérive sécuritaire de l’état, le psychanalyste se retrouve épinglé sur le tableau noir des agitateurs, et voir pire. Ce doux rêve semble faire peur : celui de l’individu qui, au travers de son expérience de la parole, va élaborer sa propre inscription, sa propre liberté, au cœur de son histoire, dans le lien et dans les ruptures avec l’Histoire, avec la société, la culture… Dans ce contexte de peurs et de luttes, de conflits et de positionnements, je me retrouve à poser ma question du désir, celui de l’analyste, celui de la création. De quelle histoire s’agit-t-il, de quelle transmission. Comment intégrer l’agitation et les enjeux économiques, sociaux et politiques à mon cheminement personnel, ma propre élaboration. Qu’est-ce que je fais de cette transmission de la psychanalyse, dans ma situation bien précise, mon parcours personnel et intime, intimement lié à l’image et à son utilisation.
Le désir
Comment s’autorise-t-on à devenir psychanalyste ? Lorsque quelqu’un, vient trouver dans ce désir que l’on assume, la possibilité de venir jouer à son tour quelque chose de son propre désir, au travers de l’expérience de la parole. Nous faisons le choix de nous autoriser à ouvrir un lieu, un espace symbolique où l’on garantit la possibilité d’une parole, de l’écoute de la parole, et d’une élaboration. On s’autorise donc à une place, mais on est fait psychanalyste à contre coup, uniquement dans cette fonction que nous attribut (ou non) une personne qui vient nous voir. Comment devient-on réalisateur ? De la même manière, à posteriori, au travers du retour du spectateur, dans le désir qu’il va projeter dans le film et y trouver une dimension de réalisation, une réalisation de son propre désir. Bien sur, le réalisateur, le psychanalyste, impliquent eux-mêmes leurs propre désirs pour se risquer à tenir cette place de transfert, de lieu possible du désir, du surgissement du désir, et de la possibilité de son questionnement. Le réalisateur est aussi en prise, en tension avec les désirs des personnes qui travaillent avec lui, des comédiens, mais aussi des personnes qui participent à cette étrange traversée qu’est la rencontre documentaire. Le psychanalyste, et surtout le jeune psychanalyste, est pris dans la puissance du désir de la communauté analytique, avec ses effets de relance, mais aussi parfois d’inhibition.
Bref, la psychanalyse et la création (ici cinématographique), nous placent directement dans la question du désir, de ses surgissements, de ses replis ou de sa force, en tout cas, de sa transmission, qui, j’en suis sûre même dans le cas des scénarios les plus sombres, trouverons, inventerons toujours de nouveaux chemins, de nouveaux espaces de liberté et d’expressions. Le désir est le propre de l’être humain, ce qui le remue, ce qui le dépasse, il peut-être un moment contenu, mais toujours il vient se faire rappeler. Alors, à moins que dans un à venir incertain, toute l’humanité soit sous le contrôle de psychotropes et de techniques de suggestions, il restera toujours des points d’impacts, des instants de crises, qui laisseront surgir notre propre voix et ouvriront de nouvelles voies à la transmission de ce qui, depuis toujours, fait vibrer notre humanité.
Caroline Labourdette
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